Portraits des acteurs du monde de la prostitution au XIXe


 Caricature d'Edouard VII au Chabanais © musée de l'érotismeCaricature du prince de Galles, futur Edouard VII au Chabanais © Musée de l'érostisme, Paris

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Si vous vous seriez promené dans les rues de Paris à l'époque, et si vous auriez eu l'envie ou l'audace de pousser la porte d'une maison de tolérance, sachez qu'il est fort probable que votre amie d'une heure ou d'une nuit mesurerait entre 1m55 et 1m59, qu'elle aurait les cheveux châtains et les yeux avec des reflets gris ou bruns. Ces précisions vous étonnent ? C'est en tout cas ce que constate Alexandre Parent-Duchâtelet (1790-1836), hygiéniste de renom lors de son étude sur la prostitution parisienne (voir notre galerie section études).


Sur la scène de la prostitution jouent beaucoup d'acteurs en ce début de siècle. A la première place, les prostituées. Le terme de "prostitution" est relativement récent (XVIe siècle), auparavant on utilisait plutôt "pute" ou "putain", deux expressions dérivées du latin putidus qu'on peut traduire par "puant, pourri, corrompu". On peut donc se demander ce qui définit plus concrètement une femme comme une fille de joie à cette époque. Le directoire exécutif adressé au conseil des 500 apporte une première réponse « récidive, ou concours de plusieurs faits particuliers légalement constatés ; notoriété publique ; arrestation et flagrant délit approuvés par des témoins autres que le dénonciateur ou l'agent de police ». Cette explication reste relativement vague mais elle permet de situer le sujet. On distingue donc trois types de prostituées :

- celles qu'on qualifiait d'indépendantes puisqu'elles n'étaient pas sous la tutelle d'une mère maquerelle. Elles tapinaient directement dans la rue ou dans une maison de passe. Il arrivait toutefois que, toute indépendante qu'elle soit, une prostituée vienne passer l'hiver à l'intérieur d'un établissement toléré pour la saison. Dans ce cas, elles faisaient partie intégrante de la maison et louaient leur chambre pour le mois ou la semaine.

- celles dont la prostitution n'était pas le revenu principal : des ouvrières, domestiques, actrices, filles de théâtre etc... qui vendaient leurs charmes dans leurs chambres ou dans une maison de passe après leurs journées de travail. Elles étaient soumises à un règlement strict qui définit leurs horaires de travail et leur tenue. Par exemple, elles n'ont pas le droit de circuler tête couverte, elles doivent rester "en cheveux". Elles ne peuvent pas non plus assister aux spectacles ou alors, elles sont obligées de se cantonner dans certaines parties de la salle uniquement.

- celles que nous nous avons vu dans la section précédente, les filles des maisons closes.

Pour régir tout ce beau monde, un autre personnage important, la préfecture de police et une de ses filières plus précisément, la Brigade des mœurs instaurée en 1796 sous le Directoire. L'époque est à la mode de la statistique sociale et le bureau des mœurs est chargé d'enregistrer les prostituées qui s'y présentent afin de mieux les contrôler. Cependant, ce n'est pas si simple. Premièrement, toutes les filles ne se présentent pas d'elles-mêmes, certaines sont amenées par leur dame de maison et les autres sont inscrites d'office lorsqu'elles se font arrêtées par la police. En quoi consiste l'enregistrement ? C'est d'abord un interrogatoire. On leur demande leur état civil, quelles sont les relations entrenues avec leur famille, si elles ont des enfants ou des connaissances dans la ville où elles exercent, si elles ont déjà été arrêtées, si elles se prostituent depuis longtemps ou si elles sont atteintes de maladies vénériennes. Après cet entretien, elles se rendent au dispensaire pour une inspection médicale tandis qu'on vérifie lorsque c'est possible la véracité de leurs propos auprès du bureau des renseignements. Cette étape est délicate car certaines ne déclinent pas leur véritable identité, rendant toutes vérifications impossibles. L'inscription sur les registres de la police est donc rarement définitive la première fois, même si elle finit par le devenir si la fille se refait arrêter par la suite. En réalité, il s'agit surtout d'une sorte de contrat passé entre la prostituée et la police où la fille s'engage à respecter les consignes sanitaires et de sûreté en signant un document qui sera contenu dans son dossier.

L'étude de cette signature, réalisée par Alexandre Parent-Duchâtelet (A. P-D) soulève un point intéressant. On pourrait considérer directement que les prostituées, à cause de leur condition, n'ont reçu pas ou peu d'éducation. C'est effectivement vrai car selon cette étude, sur 4470 filles nées à Paris et élevées dans cette même ville, plus des \scriptstyle {}^3\!/\!_4 n'ont pas été capable de signer ou très mal. Cependant  ces résultats du à un faible niveau d'instruction ne diffèrent pas tant que ça que ceux de la moyenne des autres femmes. En effet, le pourcentage de conjointes qui ont su signer leur acte de mariage était de 34,47entre 1816 et 1820 sur l'ensemble du territoire français selon Louis Maggiolo et son enquête Statistiques rétrospectives, soit un nombre relativement faible.

Si les prostituées sont peu instruites, elles viennent sans surprises, d'un milieu plutôt pauvre. En effet, comme le dit A. P-D. « les gens peu favorisés sous le rapport de la fortune, et qui par conséquent ne peuvent ni soigner l'éducation de leur filles ni les surveiller peuvent encore moins pourvoir à leur besoin quand elles sont acquis un certain âge ». C'est d'ailleurs cette misère qui finit par les faire fréquenter ce milieu le plus souvent, même si la cause principale de la prostitution reste difficile à préciser car les cas sont variés. Pour les filles de Paris, l'hygiéniste note qu'elles sont souvent originaires du monde artisanal (comprendre ouvriers, journalistes etc...) et pour le reste de la France, du monde agricole (cultivateurs, manouvriers...). Quant à leurs origines à proprement parler, la plupart des filles sont originaires de nos départements : 12201 sont françaises sur 12707 avec 482 étrangères (voir notre galerie section etudes).

Par ailleurs, les relations entre la police des mœurs et le monde de la prostitution sont difficiles à déterminer. A la fois garants de l’ordre public et de la moralité, ils devaient entretenir des relations suivies avec les professionnels du libertinage. Il se pratiquait une sorte de marché qui consistait à un échange d'informations contre une certaine liberté pour les maîtresses de maisons. Ainsi, il arrivait que la police ferme délibérément les yeux et refuse d'enquêter sur une mort mystérieuse ou un autre évènement étrange.

Pour en revenir à notre définition de la prostituée, on trouve dans La Prostitution à Paris au XIXe siècle un portait particulier de la femme vénale qui se doit d'être rapporter ici : « L'embonpoint de beaucoup de prostituées frappe tous ceux qui les regardent en masse. Il faut attribuer cet embonpoint à la quantité de bain chaud qu'elles prennent pour la plupart d'entre elles, et surtout à la vie inactive que mènent la plupart d'entre elles, à la nourriture abondante qu'elles se procurent. Indifférentes à l'avenir, mangeant à chaque instant, consommant beaucoup plus que les autres femmes du peuple qui travaillent péniblement, ne se levant qu'à 10 ou 11 heures du matin, comment avec une vie aussi animale, n'engraisseraient-elles pas ? » On imagine bien au travers de ce tableau peu flatteur que nous dépeint A. P-D, pourtant défenseur de la cause des prostituées en général, l'image de ces femmes qu'a la population. Elles sont considérées comme molles et fainéantes, profitant à outrance des avantages de leur condition et dénuées de moralité. De plus, le fait que certaines prostituées s'adonnaient au "tribadisme" (homosexualité féminine) choquait tout particulièrement. Cependant, A. P-D reconnaît que les prostituées faisaient preuve d'une grande solidarité entre elles et attachaient beaucoup d'importance aux enfants et à la religion tout comme une "autre femme du peuple".


Les autres principales actrices de ce monde sont bien entendu les tenancières des maisons de tolérances mais nous en parlons davantage dans l’article « derrière les portes des maisons closes ».

 

L'exotisme était très en vogue à cette époque et chaque maison close d'un certain rang se devait d'avoir sa "négresse". Pour s'en procurer, comme pour obtenir de nouvelles recrues plus généralement, les tenancières de maisons closes faisaient appel à des rabatteurs, des seconds rôles sur notre théâtre de la prostitution. Il y a deux types de rabatteurs, ceux qui ramènent des filles et ceux qui ramènent des clients. Dans les deux catégories, les profils sont variés. Les rabatteurs de filles pouvaient être des hommes comme des femmes. Les hommes séduisaient parfois leur victime pour mieux la mettre en confiance avant de la vendre à une maison. Certains étaient donc spécialisés dans l'exotisme et ramassaient leurs victimes fraîchement arrivées de l'étranger dans les ports. D'autres, dont quelques uns directement embauchés par une mère maquerelle, allaient dans les campagnes et promettaient à leurs victimes mondes et merveilles en les invitant à les rejoindre à Paris. Dans la plupart des cas, ils choisissaient de préférence des jeunes femmes isolées que personne n'irait rechercher. Les rabatteuses quant à elles étaient souvent d'anciennes prostituées qui, connaissant bien les mœurs des différentes maisons et des tenancières, orientaient les jeunes femmes qu’elles croisaient en prison ou dans les hôpitaux vers tel ou tel établissement. Les rabatteurs de la seconde catégorie, ceux qui étaient chargés de ramener les clients sont plus difficiles à cerner. Ils étaient souvent constitués de sujets persuasifs qui rencontraient beaucoup de clients potentiels et qui étaient capables de cerner le type du client pour lui conseiller fortement une maison ou une autre. On compte des chauffeurs de taxis, des personnes travaillant dans l’hôtellerie et d'autres types de métiers.

 

En ces temps la syphilis, maladie vénérienne particulièrement contagieuse, faisait des ravages et les premières concernées étaient bien évidemment les prostituées. La maladie connaît trois stades : en premier, les chancres, puis la roséole et enfin le tabès, légion nerveuse de la moelle épinière qui entraîne des troubles sensitifs et moteurs. Considérée comme un vrai danger social, la putain syphilitique est pointée du doigt. Pour limiter la contagion, on instaure donc des visites de contrôles pour les prostituées : les indépendantes sont tenues de se rendre au dispensaire deux fois par mois avec leur carte de suivi, les filles des maisons closes sont visitées une fois par semaine par un médecin mandaté par les services sanitaires et les autres visites se font directement au dépôt de la préfecture de police. Celles qui évitaient les visites ou qui tentaient de cacher leur mal sont sévèrement punies voire envoyées en prison. Si les symptômes étaient décelés suffisamment tôt, on tentait de les soigner avec les moyens de l’époque (traitement au mercure) et on leur interdisait de pratiquer jusqu’à disparition du mal. Autrement, les filles allaient finir leurs jours à l’hôpital ou dans un foyer comme l’amie de petite vertu du capitaine Epivent, le héros de la nouvelle de Maupassant, Le lit 29. La visite se déroulait de manière suivante, le médecin s’enquerrait du nombre de leurs relations sexuelles, des clients, si ceux-ci étaient réguliers ou non, quelles étaient leurs pratiques exigées, leur hygiène, si elles se lavaient bien après chaque relations et d'autres questions. Il finissait souvent par leur demander si elles avaient ressenti des vertiges ces derniers temps, une manière détournée de diagnostiquer une éventuelle grossesse non désirée, le pire pour une pensionnaire. Puis le spéculum permettait de vérifier l’apparition d’éventuels symptômes et si tout était en ordre, le docteur signait une fiche et laissait la fille retourner au travail. Toutes leurs visites étaient consignées sur une feuille où ils notaient toutes les précisions liées à la maison ainsi que le nom des filles trouvées malades et leurs maladies et par une signature sur le livret de la dame de maison. Si l’on prend toutes ces précautions, c’est qu’on ne plaisantait vraiment pas avec le sujet, notamment chez les militaires.

 

A cette époque, des régiments entiers étaient décimés et cela causait beaucoup de soucis aux autorités militaires supérieures. Au tout début du XIXe siècle, lors de ses campagnes, Napoléon Bonaparte prenait la question très au sérieux. Dans le bordel du camp de Boulogne-sur-Mer, surnommé ‘la baraque bleue’, étaient même exigés des « redingotes anglaises » qu’on qualifierait aujourd’hui plus simplement de préservatifs. Ces préservatifs étaient certes moins efficacifs que ceux actuels mais ils étaient les seules armes dont disposaient les soldats contre les maladies vénériennes.


 Mis à part l'hôpital, l'autre lieu où les prostituées passaient malheureusement beaucoup de temps était la prison. Les prostituées avaient tendances à causer des scandales et le désordre public, elles étaient donc souvent arrêtées par la police. Il y avait à cette époque des prisons réservées à la répression des délits commis par les prostituées. On note deux types de délits de différentes importances, les fautes légères et les fautes graves :

les fautes légères : - s'enivrer sur la voie publique et y coucher dans cet état

les fautes légères : - se montrer à des heures indues*

les fautes légères : - faire l'aumône

les fautes légères : - demander l'asile à des postes militaires et d'autres fautes.

les fautes graves :  - ne pas se rendre aux visites sanitaires 

les fautes graves :  - continuer de se prostituer alors qu'on est infectée

les fautes graves :  - insulter de manière outrageuse les médecins et les policiers

les fautes graves :  - être sur la voie publique ou à la fenêtre en état de nudité

les fautes graves :  - racoler avec insistance ses clients potentiels** et d'autres fautes.

* principalement pour les prostituées indépendantes et celles dont ce n'est pas le revenu majeur

** de manière à les fatiguer pour les entraîner malgré eux

Pour le premier type de fautes, la peine encourue durait entre 15 jours et un mois de réclusion selon la gravité de la faute commise. Pour le second type de fautes, la réclusion s'étendait de trois mois minimum à 6 mois. Si une fille était mise en état d'arrestation, on l’envoyait d'abord à l'hôpital puis, une fois guérie, elle était envoyée faire sa punition en prison. Lorsqu'une fille était arrêtée, elle était d'abord menée provisoirement au dépôt de la préfecture de police pendant deux jours maximum. Certaines étaient relâchées, les autres  emmenées soit à l'hôpital soit en prison dans une voiture suspendue et parfaitement close. Comme les prostituées n'avaient pas été jugées, on ne les traitaient comme les autres prisonniers, leurs conditions de détentions étaient plus souples. A. P-D. déplore ce raisonnement car il pense qu'ainsi la réclusion n'a aucun effet sur le comportement des prostituées et qu'elles continueront une fois sorties à ne pas respecter les règles imposées par la police.

Derniers personnages quelques peu oubliés mais néanmoins important, les artistes. Les artistes, notamment les écrivains et les peintres, ont permis grâce à leur œuvres de transmettre le monde de ces maisons aux volets fermés jusqu’à nos jours. Certains, comme le peintre Henri de Toulouse-Lautrec, étaient très proches du monde de la prostitution. A l’instar de l’écrivain Guy de Maupassant, il fréquentait assidument les maisons mais pour des raisons parfois différentes. Si Toulouse-Lautrec par son physique ingrat dû à une maladie de jeunesse ne parvenait pas à ses fins avec les filles des maisons, il restait là à dessiner. L’univers des maisons closes le fascinait. Ainsi, il aimait partager le quotidien des filles pour le retranscrire au mieux (voir notre galerie section peinture). Pour en revenir à Guy de Maupassant, son intérêt pour les maisons closes se lit également dans son œuvre au travers de nouvelles comme La Maison Tellier. D’autres artistes, comme Chaïm Soutine, Léonard Foujita ou Man Ray fréquentait des établissements tolérés comme la fameuse maison du Sphinx, l’une des plus réputées de Paris, tenue par Marthe Lemestre, également amie avec les poètes Aragon, Eluard ou Breton.

Dans les années 1830 apparut l'expression "white slavery" que l'on peut traduire en français par "la traite des blanches". Il s'agissait au départ du cas d'européennes contraintes d'aller se prostituer dans les pays neufs, les pays américains comme les États-Unis, le Canada ou l'Argentine par exemple. Ce phénomène est né avec les grandes migrations du XIXe siècle vers l'Amérique et s'est exporté dans les années 1870-1870 jusqu'aux continents asiatique et africain. Des rabatteurs se chargeaient de les convaincre de partir puis elles retrouvaient aux mains d'un "accompagnateur" qui les emmenaient en Amérique, ne leur dévoilant la vérité que sur le bateau. Elles étaient ensuite "livrées" à leur proxénète et leur nouvelle vie débutait. Sans papiers, sans argents, les filles ne pouvaient s'échapper. L'activité fut particulièrement rentable pour les proxénètes. Dès les années 1860, la population fut très concernée et étonnamment nombreuse dans ce milieu, autant pour ses filles que pour ses proxénètes. Cependant, les filles étaient aussi bien françaises, qu'italiennes ou issues des pays d’Europe de l'Est. C'est sur cet épisode de la prostitution que nous finirons notre présentation de ce monde car pour ces dernières malheureusement le problème est loin d'être résolu. De nouveaux systèmes mondiaux se sont mis en place devenant un véritable trafic, difficile à démanteler. Avec la mondialisation, le phénomène s'est également inversé et on a vu apparaître le tourisme sexuel notamment dans les contrées asiatiques. La prostitution mondiale produirait même un chiffre d'affaire de 60 milliards d'euros par an selon Sabine Dusch, Trafic d'êtres humains, soit un chiffre non négligeable. Ainsi aujourd'hui et comme depuis deux siècles, la prostitution change d'aspect et mute. Elle suit aussi bien la croissance économique, qu'elle s'adapte à la libération des mœurs et se développe avec internet. Mais quoi qu'il en soit et malgré toutes ces changements, la prostitution conserve sa place au cœur de notre société.

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