Derrière les portes des maisons closes


entete-1.jpgPanneau d'entrée du Chabanais © Galerie au Bonheur du Jour

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Pendant des décennies, les lupanars ont fleuri à chaque coin de rue dans le dédale de la capitale comme les plus petits villages de nos départements. Des rabatteurs ramenaient des filles à des maîtresses de maisons peu regardantes qui ouvraient leur établissement de jour comme de nuit, sans vraiment se soucier des normes sanitaires et sociales, laissant leurs filles aguicher le client ouvertement et  tapiner à moitié nues sur le bas des portes. Cependant, ce comportement portant atteinte à la moralité publique, il fut  condamné en ce début de XIXe siècle. Peu à peu, les maisons de tolérances devinrent à proprement parler des maisons closes.

L'air du temps est à la réglementation, c'est à cette époque que les municipalités forcèrent les établissements de tolérance à installer une lanterne rouge au dessus de leur porte. Lorsque la veilleuse était allumée, c'était ouvert sinon c'était fermé. Partout en France, des arrêtés provinciaux imitaient ceux de la capitale et exigeaient des choses et d'autres sur ce qui se déroulait à l'intérieur des maisons closes. Par exemple, nul ne devait pouvoir voir ce qui se passait à l'intérieur, les volets devaient donc être fermés et les rideaux tirés. Les allées, les corridors et les paliers devaient être constamment éclairés et les portes devaient être vitrées et sans serrures afin que la dame de maison puisse vérifier que ce qui se faisait dans les chambres était bien ce qui avait été réglé auparavant. La tenancière, qui possèdait une autorité absolue sur ses filles, devait cependant veiller à la propreté, l'état sanitaire et la décence de leur maison, ainsi chaque fille devait posséder son propre lit et sa propre chambre, entre autre pour prévenir les activités sexuelles de groupes. A chaque instant, les agents des mœurs devaient pouvoir effectuer leur inspection. Il n'était toléré aucun "recoins cachés", "cabinets noirs" ou même des "coffres et des armoires" suffisamment grands pour y cacher quelqu'un. Toutes "portes de derrières" étaient interdites comme toutes autres portes ayant une communication avec l'extérieur (communication avec un bâtiment voisin etc...). Les maisons closes devaient avoir une seule porte d'entrée et l'on devait veiller à ce qu'elle soit soigneusement refermée à chaque ouverture, même en journée.

Le vingt-six juillet 1811, le baron Denis-Etienne Pasquier alors préfet de police annonce qu une visite générale de toutes les maisons connues de l'administration serait faite sans retard, et que toutes celles qui pécheraient par le défaut d'espace et d'air, et qui par conséquent pouvaient être regardées comme insalubres, seraient fermées. ». De plus, les maisons closes devaient aussi répondre à des obligations liées à leur position dans la ville. Par exemple, il était interdit que deux établissements tolérés tenus par deux personnes différentes ou un établissement toléré et un autre bâtiment aient une entrée principale commune, afin d'éviter tous conflits qui causeraient du désordre sur la voie publique. Les maisons de tolérances avaient aussi l'interdiction de s'établir à côté de temples de culte, quels qu'ils soient, d'institutions scolaires ou des demeures des hauts fonctionnaires.

Pour ouvrir une maison de tolérance, les futures maîtresses devaient acquérir leur livret. Pour "tenir le livret" comme on disait à l'époque, la future tenancière se devait de répondre à certains critères. La demande se faisait par écrit et devait être adressée au préfet de police. Premièrement, il fallait être une femme, plutôt veuve ou célibataire, bien qu'il y eu quelques exceptions à la règle. Si la dame était mariée, son époux était tenu de coucher à l'extérieur de la maison. On accordait de préférence la tolérance à des femmes qui avait dépassé l'âge de vingt-cinq ans. On considérait que pour bien diriger ses filles, il fallait posséder une certaine autorité qui venait plus facilement avec l'âge mais aussi de la force, de la rigueur et un certain sens du commandement afin d'imposer le bon ordre et prévenir les disputes. On préférait également les femmes qui connaissaient déjà le monde de la prostitution : d'anciennes prostituées ou les femmes proches d'une ancienne tenancière, qui avaient du métier et qui savaient comment gérer une maison de tolérance. Si une ancienne prostituée avait de bons antécédents, n'avait pas favorisé la débauche clandestine et qu'elle ne s'était pas fait remarquer pour mauvais comportements, on lui accordait aisément ce qu'elle demandait. Il y eu cependant quelques femmes du monde désœuvrées ou même des femmes mariées avec des enfants qui se convertirent au milieu, appâtées par le gain mais elles tinrent plutôt des maisons de second rang. On vérifiait également les registres de sûreté pour voir si la femme n'avait pas été condamnée et on prenait des renseignements aux différentes administrations. Si la demande était accordée, on fait venir la novice pour lui faire part de ses nouvelles obligations et lui donner son livret. Sur l'en-tête de ce livret, on pouvait lire les avertissements suivants : « La maîtresse de maison est tenue de faire enregistrer dans les vingt-quatre heure, au Bureau de M. l'officier de paix attaché à la distribution des mœurs, toute femme qui se présenterait chez elle pour y être à demeure ou pour être logée séparément dans une dépendance de la maison [...] Lorsqu'une femme, soit à demeure chez la maîtresse de maison, soit logée séparément par elle dans une dépendance de la maison vient à quitter, la maîtresse est tenue d'en faire également la déclaration au Bureau de M. l'officier de paix, et ce dans les vingt-quatre heures ou dans les trois jours, suivant les cas indiqués ci-dessus». Pour comptabiliser les filles de la maison, la tenancière utilisait son registre et une feuille contenant quatre colonnes : une première pour indiquer le nom et l'âge, une seconde pour la date d'entrée chez la maîtresse de maison, une troisième pour que le médecin signe la visite sanitaire et une dernière pour constater le jour de son départ.

Lorsqu'on était doué dans ces affaires, les maisons closes pouvaient être une source de revenus importante. La prospérité des maisons de tolérances était liée à leur fréquentation qui variait selon les circonstances. Un débat oppose à ce sujet les réglementaristes comme Alexandre Parent-Duchâtelet et les socialistes comme Karl Marx ou Engels. Les premiers pensent que ce sont les fluctuations de la demande qui déterminent celles de l’activité alors que les seconds affirment que l'activité prostitutionelle est stimulée par la crise économique car celle-ci suscite une croissance de l'offre. Lors des invasions de puissances étrangères comme en 1814 et 1815 et un siècle plus tard lors de la seconde guère mondiale, les maisons closes ont vu leurs affaires sérieusement augmenter.


Adolf Hitler avait qualifié la France d'un surnom bien particulier "der sogenannte Puff Europas", surnom qu'on pourrait traduire par "le lupanar d'Europe" et le pays était particulièrement réputé pour ses mœurs légères. Durant l'Occupation, la plupart des bordels parisiens et provinciaux furent réquisitionnés par les Allemands mais les tenancières n'étaient pas particulièrement pressées de rentrer en résistance, les affaires marchant à merveilles. Cependant, le Führer n’appréciait pas particulièrement les maisons closes (abolies en Allemagne depuis 1927) et il fit mettre en place une "autorité sanitaire" pour veiller à la santé de la Wehrmacht. Ainsi, selon son grade chaque soldat avait un bordel attribué auquel il se rendait avec un "ausweis" une sorte de laissez-passer qui était une simple carte déclinant son identité. Après son passage au bordel et sur la présentation de cette carte, la maîtresse de maison devait lui remettre un formulaire qui indiquait le nom de l’établissement, l'adresse, le prénom de la fille choisie par le soldat, leur chambre et la date. Les patrons de maisons devaient également donner un préservatif aux soldats à chacun de leur passage et si un médecin ne signalait pas une fille atteinte de maladie, il serait accusé de "sabotage envers la Wehrmacht". L'invasion allemande rendit l'activité des maisons closes si fleurissante que bientôt, on trouva des annonces pour certaines maisons dans les deux langues et même des réclames uniquement en allemand. Celle du Shéhérazade par exemple se présentait comme celle-ci : "Geöffnet ab 22 uhr / Soupers / Sekt / Klimatisierter saal / Luftschutzraum / Das Priser Kabaret Shéhérazade" ce qu'on pouvait traduire par "Ouvert jusqu'à 22 heures / Restaurant / Vin mousseux / Salle climatisée / Abri antiaérien / Le très prisé cabaret Shérhérazade"


Parmi la masse d'hôtels tolérés parisiens, on trouvait ce qu'il y avait de meilleur comme ce qu'il y avait de pire. Chaque maison avait ses mœurs, sa "personnalité", ses tarifs et sa clientèle. Si les hommes de toutes classes pouvaient se rendre au bordel, toutes les maisons n'avaient pas la même fréquentation. En bas de la pyramide, on trouvait de sordides maisons d'abattages et au sommet, de véritables institutions qui bénéficiaient de renommées internationales. Trois établissements mythiques méritaient le détour, il s'agissait du Chabanais, du Sphinx, et du One-Two-Two (cf : photos, Chabanais, Sphinx, One-Two-Two)

Le Chabanais, installé au 12 de la rue du même nom, appartenait à une dénommée Kelly, Alexandrine Joannet de sa véritable identité qui avait su faire de sa maison l'une des plus prestigieuses que Paris n'ait jamais compté. La décoration était exceptionnelle, un véritable jeu de miroirs, d’ambiances. On passait d'une chambre nippone et à une chambre indienne ou d'une chambre mauresque à une orientale en traversant des petits salons Louis XV et des corridors orientaux. Les trente-cinq filles de Kelly avaient été soigneusement sélectionnées par la dame de maison elle-même et portaient des robes sur mesures faites par un des meilleurs tailleurs de la rive droite et des parfums provenant directement d'une boutique des jardins du Palais Royal. C'est dans ce concentré de luxe que défilait tout le haut du panier Parisien ainsi que tous les grands représentants étrangers de passage. A ces derniers en visite à Paris, la légende raconte que la République leur proposait plusieurs activités : la visite d'un musée, une soirée à l’Opéra ou encore une "visite au Président du Sénat" et pour laquelle à l'heure dite, on retrouvait étonnamment l'escorte officielle de ces invités d'exception face au 12 rue Chabanais. Le Président du Sénat n'ayant pas élu domicile chez la maîtresse de maison, la "visite" consistait en réalité à quelques heures proposées au Chabanais, surnommées en cette occasion pour plus de discrétion. La maison était régulièrement visitée par un personnage très important, le Prince de Galle, futur roi Édouard VII d’Angleterre, qui avait ses petites habitudes dans la chambre indienne (cf : photo). Il laissa à la maison deux objets bien particuliers, une baignoire en cuivre faite sur mesure (cf : photo) et une chaise assez spéciale, nommée "la chaise de velupté" (cf : photo) qui avait été spécialement commandée à un artisan du faubourg Saint-Antoine.

Le Sphinx fut inauguré le 22 avril 1931 au 31 boulevard Edgar Quinet. L'originalité du Sphinx est qu'à la différence de la plupart des établissements tolérés, il n'était pas uniquement réservé aux hommes. Marthe Lemestre, dite Martoune, avait su faire de sa maison bien plus qu'une maison close. Quand vous passiez l'entrée monumentale d'inspiration égyptienne et que vous faisiez face au magnifique escalier qui menait jusqu'aux chambres, vous pouviez tout aussi bien vous rendre simplement au bar/dancing qui était situé là, au rez-de-chaussez. Les après-midi au Sphinx étaient exceptionnels. On croisait aussi bien l'écrivain Colette en pleine conversation autour d'un café avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir que le poète Jacques Prévert en quête d'inspiration ou encore le peintre Foujita accompagné de Kiki de Montparnasse, la fameuse égérie ou en compagnie de la môme Chiffon, de Youki, de Mady la Rousse... qui posaient dans un coin (cf : le lupanar à Montparnasse). En plus d'artistes, le Sphinx recevaient des stars internationales comme Gary Cooper, Ernest Hemingway ou Errol Flynn et des politiques comme le ministre des Finances Paul Reynaud, le président du Conseil Albert Sarraut ou encore le préfet de police Jean Chiappe. La Brigade mondaine (autre nom de la Brigade des mœurs) fréquentait aussi régulièrement les lieux, officiellement pour boire un verre au bar, officieusement pour obtenir des renseignements sur les secrets et les travers de ceux de ce monde.


Le mystérieux nom du "One-two-two" aux consonances anglo-saxonnes lui vient tout simplement de son numéro de rue, le 122, la maison s'étant installée au 122 rue de Provence en 1924 dans un ancien hôtel particulier, non loin des grands magasins du boulevard Haussmann. Ses propriétaires furent dans un premier temps Fernande Jamet, surnommée Doriane, qui était une ancienne fille du Chabanais et son époux, Marcel. Puis quand Doriane partit avec un autre homme, ce fut Fabienne l'une fille de la maison et reprit le titre de tenancière du One-two-two et celui d'épouse de Marcel. Comme au Chabanais, les pensionnaires étaient triées sur le volet. Madame Doriane était particulièrement exigeante et attendait que ses filles soient bien sous tout rapport : pas de mineurs, de mauvaises fréquentations, d'enfants, d'imperfections (tatouages, piercings, mauvaise dentition etc...), pas de casier judiciaire ni de problème avec la police. Les pensionnaires du One-two-two se devaient donc être saines, soignées et délicates. Le couple de tenanciers avaient également beaucoup de goût pour la décoration et avaient récréé dans leur établissement une multitude de chambres aux inspirations différentes. Lorsqu'on poussait la porte du 122 rue de Provence, on tombait sur un hall froid et quelque peu austère avec un ascenseur. Une hôtesse d’accueil venait chercher le client et celui ci lui faisait par de ses désirs. Il réglait d'avance et obtenait en échange des petits jetons (cf : exemple de jeton) qu'il remettait ensuite à la pensionnaire choisie. Il montait ensuite dans le salon grec où il choisissait son amie d'une nuit puis celle-ci l'entraînait dans la chambre qu'il avait désigné. Parmi les vingt-deux chambres, il y avaient les chambres classiques, somptueusement décorées : grecque, romaine, africaine, champêtre, provençale etc... et des chambres si particulières qui qu'elles firent la renommée du lieu à elles seules : 

- la corsaire, une vraie cabine de capitaine de navire avec un immense lit en bois sculpté muni d'une structure à bascule qui reproduisait le mouvement des vagues.

- la transatlantique, qui imitait l’ambiance des croisières de luxe sur le pont supérieur et l'horizon bleu peint au mur. On y trouvait des chaises longues, des bouées de sauvetages, des mouettes et même un costume de capitaine de bateau mis à disposition des clients.

- l'Orient-express, réplique parfaite de l'un des compartiments du train légendaire et qui offrait toute une mise en scène : on prêtait une valise au client puis il rejoignait une "voyageuse" à l'intérieur de la cabine. Celle-ci était secouée par un système mécanique qui évoquait un train en marche. A l'intérieur, on entendait le bruit des rails, le sifflement du train et on pouvait même observer le "paysage" grâce à une mise une mise au point technique qui permettait de projeter derrière la vitre du wagon l'image des paysages traversés.

Ces trois chambres étaient les plus demandées, surtout l'Orient-Express qui pouvait être réservée des semaines à l'avance. D'autres chambres, moins réputées mais avec une vraie mise en scène existaient également :

- L'igloo, toute blanche, on y pénétrait à genoux par une toute petite porte et on se retrouvait dans un igloo entourés de peaux de bêtes, de cubes de verre imitant la glace et d'accessoires comme un canoë et des pagaies.

- la chambre de torture du Moyen-âge (cf : photo), "décorée" avec ses carcans, ses chaînes et ses fouets.

Tout comme au Chabanais ou au Sphinx, on pouvait se rendre au One-Two-Two simplement pour "profiter de l'ambiance". L'établissement avait son propre restaurant étoilé, le Boeuf à la ficelle, ouvert à tous. Des célébrités s’assirent à ses tables telles ques Jean Gabin, Edith Piaf ou Sacha Guitry et encore des stars étrangères comme Katharine Hepburn, Charlie Chaplin, Cary Grant ou même Marlène Dietrich. Ils étaient entourés de serveuses qui portaient une fleur dans les cheveux, des talons hauts et un simple tablier autour des hanches. Après dîner, on pouvait se rendre au Miami, le bar de la maison et se détendre sur ses fauteuils de plages à côté du piano-bar qui servait des cocktails et des pensionnaires qui se baladaient en bikini.

Mais derrière ces maisons mythiques se cache une bien triste réalité. Pour quelques établissements comme ceux-ci, combien avait-il de maisons d'abatages où les filles faisaient plusieurs dizaines de passes par jour ? Beaucoup, malheureusement. "Le Panier Fleuri", 8 boulevard de la Chapelle à Paris en est un exemple. On y acceptait tous ceux qui étaient refusés dans les autres maisons parisiennes, les immigrés, tirailleurs sénégalais, étrangers de toutes nationalités (Africains et Arabes principalement) ainsi que les clients pauvres appartenant aux plus basses classes sociales comme les ouvriers et les prolétaires. Le panier était l'un des rares établissements parisiens  ouvert presque vingt-quatre sur vingt-quatre, les filles étant comme réduites à l'esclavage. Elles travaillaient presque toute la journée avec une pause de vingt-minutes pour le déjeuner. Ici, elles n'avaient plus de nom, plus d'identité : à leur arrivée, la maîtresse de maison leur attribuait un numéro, un uniforme et leur coupait les cheveux. Sur ce que les filles gagnaient pour leurs passes, un tiers seulement leur revenait, le reste allait aux propriétaires. Le seul luxe qu'elles pouvaient s'octroyer était la location d'une serviette de toilette. Les chambres n'offraient aucun confort : c'était des cachots sans fenêtres ni sanitaires, entièrement vide mis à part un lit en ferraille recouvert d'une toile cirée. Certaines pouvaient compter jusqu'à soixante passes par jour, à ce rythme inhumain, elles finissaient par faiblir et mourraient prématurément dans l'indifférence générale.


Entre ces deux extrêmes s’échelonnent les autres établissements tolérés. Il est difficile d'établir une généralité car chaque maison avait son propre fonctionnement. Au sujet de la liberté des filles par exemple, dans certaines maisons les sorties étaient tout simplement interdites. Dans d'autres, elles étaient autorisées une fois par semaine ou toutes les deux semaines et dans d'autres encore, elles étaient organisées de temps en temps par la maîtresse de maison comme dans la nouvelle de Maupassant, la maison Tellier. Les relations entre les tenancières et leurs pensionnaires étaient particulièrement variables. Elles éprouvaient en général beaucoup de respect pour leurs maîtresses de maisons mais ne les appréciaient par particulièrement. Si les dames de maisons incarnaient l'autorité, elles avaient aussi tendance à "plumer" leurs pensionnaires. On peut voir sur les carnets de compte d'une jeune prostituée une somme déduite chaque jour (cf : comptes d'amours, suite) : il s'agit du prix de la location de la chambre que les filles devaient payer dans certains établissements. On pouvait prélever également le prix des repas, et dans les maisons un peu plus huppées le prix du coiffeur, du tailleur ou de la lingère. Lorsqu'elles n'avaient pas de clients, les filles se préparaient dans leur chambre, ou se distrayaient, le plus souvent en fumant ou en buvant, parfois en s'adonnant à la lecture ou à la musique. Les prostituées étaient généralement solidaires entre elles et s'aidaient volontiers, lorsqu'une nouvelle fille arrivait dans la maison, elles la considéraient d'abord comme une camarade avant de la considérer comme une rivale. Dans la plupart des maisons closes, les filles n'utilisaient pas leur véritable prénom, elles étaient souvent affublées d'un surnom par la maîtresse de maison, péjoratif ou mélioratif selon le type de la maison mais souvent très imagé : "folle-jambe", "lèvres de feu", "Gina-la-fouetteuse" etc...

Pour se distinguer de la masse de maisons closes, certaines avaient découvert avant l'heure les avantages de la publicité. On trouvait partout en France des petites cartes de visites distribuées par les maisons elles-mêmes. On trouvait également des petits opuscules où l'on répertoriaient les meilleures filles ou les meilleures maisons comme L'almanach des adresses des demoiselles de Paris ou la nouvelle liste des plus jolies femmes publiques. Mais ces brochures n'étaient rien à côté du fameux Guide Rose (cf : photo). On pourrait définir ce guide comme un bottin, un annuaire du sexe, édité chaque année et présentant plus de sept cents adresses à travers toute la France. A chaque nouvelle édition, il était envoyé aux tenancières par l'Office général du Commerce, l'organisme qui se chargeait de la plupart des ventes des maisons de tolérances. On ne pouvait en principe pas l'acheter bien qu'il en circulait sous le manteau et c'est ce qui le rendait si "précieux". Certains établissements faisaient paraître des réclames dans les journeaux et d'autres comme le Chabanais offrait des petits cadeaux-souvenirs à leurs clients. Toujours pour se distinguer les unes des autres, les maisons d'un certain rang n'hésitaient pas à investir dans des alcools chers pour les offrir à leurs clients ou même dans des matelas particulièrement résistants (cf : photo), ainsi des représentants visitaient régulièrement les maisons closes.

Puis vint Marthe Richard, la femme qui s'intéressa aux filles des maisons closes des plus sordides.

A vrai dire, cette femme, née en 1889 en Meurthe-et-Moselle sous le nom de Betenfeld, n'était pas inconnue des bordels. Elle avait connu ce monde dans sa jeunesse avant de connaître un conte digne de Cendrillon en rencontrant un homme qui lui permit d'entrer dans la haute sphère sociale. Son nom était encore inscrit dans les registres du bureau des mœurs car elle avait contracté la syphilis à l'époque où elle exerçait mais désormais elle était libre, libre comme l'air et elle profita pour prendre son envol. Elle fut l'une des premières françaises à obtenir son brevet de pilotage en 1913. Devenue veuve, elle s'engagea au près de l'armée et devint "espionne" au service de la France sous le nom de "Richard", "l'Alouette" ou encore "S32". Si l'existence de ses services rendus à la France est controversée, elle remporta son second combat, celui contre les maisons closes. Après la guerre souffle sur le territoire français un vent d'épuration pour "nettoyer" le pays et les prostituées ne sont pas mises de côté.

Le 13 décembre 1945, le jour de l'interdiction, Marthe Richard monta à la tribune de la salle du Conseil de Paris. Ce fut un brillant réquisitoire, et lors du vote qui suivit personne n'osa se prononcer contre : la loi fut acceptée à presque l'unanimité. Dans les mois qui vinrent, on ferma toutes les maisons du département de la Seine (ce département n'existe plus, il a été remplacé en 1968 par les départements de Paris, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne). Encouragée, Marthe Richard persévéra et obtint avec succès la fermeture des 1400 et quelques des établissements tolérés du territoire le 13 avril 1946. Elle mit définitivement à la porte des maisons plus de 2000 prostituées et la plupart du mobilier des maisons fut dispersé lors de ventes aux enchères.


Et aujourd'hui, qu'en reste t-il ? Plus grand chose à vrai dire. La plupart des anciens hôtels particuliers ont été détruits ou réinvestis par des entreprises ou par des particuliers. La France semble avoir tiré définitivement le rideau sur les maisons closes bien que l'éventuelle question d'une réouverture revienne parfois dans l'actualité. Cependant, les maisons n'ont pas pour autant disparues, du moins pas chez nos voisins européens où en croise, notamment en Espagne, en Suisse ou en Belgique où elles se cachent derrière des devantures de "salons de massages". Les clients quant à eux ne se cachent pas et on trouve partout sur un internet des forums dédiés sur les meilleures maisons tolérées d'Europe sans pour autant raviver le souvenirs des maisons d’antan.

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